La tour-lanterne de la cathédrale de Beauvais
Pendant quatre années seulement, une tour de pierre surmontée d’une immense flèche de bois et de plomb porta la cathédrale Saint-Pierre à près de 150 mètres. Son effondrement, en 1573, ne doit pas être résumé à une mauvaise conception : l’absence de la nef, qui aurait dû contrebuter la croisée, joua un rôle déterminant.
Reconstitution de la cathédrale en 1573 — Myles Zhang.Élever la croisée plutôt qu’achever la nef
Au milieu du XVIe siècle, le transept flamboyant vient d’être achevé. Le chapitre doit alors choisir entre la poursuite de la nef et l’élévation d’un spectaculaire couronnement à la croisée. Il retient la seconde option : une lanterne de pierre, prolongée par une pyramide de charpente.
Un projet étudié et contrôlé
Maçons et charpentiers défendent d’abord des solutions concurrentes. Le 21 mars 1546, après examen de plusieurs modèles, les chanoines combinent les deux techniques : la partie basse sera bâtie en pierre, la flèche sommitale en bois.
Les quatre piliers de la croisée sont examinés à plusieurs reprises avant le chantier. Des experts donnent un avis favorable. Les matériaux sont choisis avec soin : pierre de Saint-Leu-d’Esserent, bois de charpente, plomb de Rouen, vitraux pour les baies et croix de fer au sommet.
Elle résultait d’un concours, de modèles, de vérifications et de plusieurs campagnes d’expertise. Le danger venait surtout de son insertion dans un édifice encore incomplet.

Trois étages de pierre, puis une aiguille de bois
La tour n’était pas une masse opaque, mais une construction ajourée, pensée comme une vertigineuse architecture de pierre, de verre, de bois et de lumière.
La tour carrée
Quatre tourelles à claire-voie encadraient un premier niveau carré, élevé au-dessus des toitures de la croisée.
Les niveaux octogonaux
Deux étages en retrait, de plus en plus évidés et décorés comme une dentelle de pierre, prolongeaient l’élévation.
La pyramide de charpente
Une aiguille de bois couverte de plomb, animée de clochetons et d’un petit clocher, portait la croix de fer au sommet.
« Trois voûtes superposées, largement percées à jour, laissaient voir du pavé de l’église trois étages de fenêtres ornées de verrières éclatantes. »
D’après Gustave-Adolphe Desjardins, Histoire de la cathédrale de Beauvais.

Une lanterne visible depuis le sol
Depuis le pavé de la cathédrale, le regard pouvait s’élever à travers trois voûtes ouvertes et trois niveaux de verrières, jusqu’à une coupole peinte et dorée. L’architecture produisait ainsi un véritable puits de lumière au centre de l’édifice.
Lors des grandes fêtes, une lampe était hissée dans la lanterne. Sa clarté traversait les vitraux colorés et devenait visible au loin, donnant à la tour une fonction autant symbolique que monumentale.
Beauvais, Strasbourg et Ulm
La disparition de la flèche de Beauvais ne signifie pas qu’une telle hauteur était nécessairement irréalisable. D’autres grands édifices gothiques ont porté — ou portent encore — des flèches comparables, à condition que l’ensemble de la structure assure correctement la reprise et l’équilibre des poussées.
Strasbourg et Ulm ne possèdent pas une tour-lanterne identique à celle de Beauvais. Elles montrent toutefois qu’une flèche très élevée peut durer lorsque ses charges, ses poussées et ses contrebutements sont pensés à l’échelle de tout l’édifice.
Une croisée privée du soutien de la nef
Une cathédrale gothique tient par un équilibre complexe : les poussées des voûtes et des arcs sont reçues, transmises et compensées par d’autres parties de l’édifice. À Beauvais, le chœur contrebutait la croisée à l’est et les deux bras du transept la maintenaient au nord et au sud. À l’ouest, en revanche, la grande nef prévue n’existait pas.
Les deux piliers occidentaux de la croisée « tiraient au vide ». Sous le poids de la tour et l’action du vent sur la flèche, ils se déversèrent progressivement. Les experts appelés sur place identifièrent explicitement le « défaut de contrebutement » et recommandèrent de construire rapidement deux travées de nef, ainsi que des soutènements provisoires.
Ce n’est pas simplement…
une flèche « mal dessinée » qui se serait soudainement rompue sans avertissement.
Le facteur décisif
fut l’absence de la nef et donc du contrebutement occidental nécessaire à l’équilibre de la croisée.
Le projet pouvait être audacieux sans être absurde. Mais il exigeait que la cathédrale soit poursuivie dans le même temps. Laisser la tour achevée sur une croisée incomplètement contrebutée transforma une ambition architecturale en situation dangereuse.

De l’inquiétude à la catastrophe
Première visite de précaution
Alors que la construction touche à son terme, la tour fait déjà l’objet d’une inspection.
Le donjon de charpente se rompt
La partie supérieure est réparée. La croix, fortement sollicitée par le vent, est ensuite déposée en janvier 1569.
Les piliers se déversent
Les experts constatent plusieurs déplacements, particulièrement importants du côté occidental, là où la nef manque.
Des travaux décidés trop tard
Des ouvriers sont enfin recrutés et l’on cherche comment étançonner les piliers. Quelques pierres commencent déjà à tomber.
La tour-lanterne s’effondre
La procession vient de quitter l’église lorsque les piliers occidentaux cèdent. La flèche, le clocher, les trois niveaux de la lanterne et les voûtes s’abattent dans la cathédrale.
Le désastre survient quelques minutes après la sortie du clergé et de la foule. Trois personnes encore présentes dans la cathédrale échappent à la mort, deux d’entre elles étant blessées.
Récit établi d’après Gustave-Adolphe Desjardins et les documents capitulaires qu’il cite.

La maquette visible dans la cathédrale
La tour-lanterne n’a jamais été reconstruite. Pour comprendre aujourd’hui sa silhouette, ses proportions et la place qu’elle occupait au-dessus de la croisée, le visiteur peut observer une maquette réalisée par Pascal Hassé, originaire de Belgique.
Cette restitution minutieuse permet de lire les trois niveaux ajourés de la tour de pierre, les tourelles, la plate-forme, le clocher de charpente et la longue aiguille qui dominait autrefois Beauvais.
Pascal Hassé a confié cette maquette en dépôt gratuit à l’Association Beauvais Cathédrale. Présentée dans l’édifice, elle rend visible ce que les textes anciens et les reconstitutions permettent seulement d’imaginer : l’un des projets les plus audacieux de toute l’architecture gothique.
Une œuvre audacieuse laissée sans son équilibre complet
La tour-lanterne de Beauvais ne s’effondra pas parce que toute flèche de cette hauteur était impossible, ni parce que ses bâtisseurs auraient ignoré les règles de leur art. Elle fut élevée sur une croisée qui devait être prolongée et contrebutée par une nef. Cette nef ne fut pas construite à temps, les déformations annoncées ne furent pas corrigées assez vite, et l’équilibre général finit par se rompre.
Source historique principale : Gustave-Adolphe Desjardins, Histoire de la cathédrale de Beauvais, d’après les registres du chapitre et les archives anciennes.
Crédits visuels : Myles Zhang ; Aldéric Carpentier / Association Beauvais Cathédrale ; photographie de Pascal Hassé et de sa maquette ; Association Beauvais Cathédrale.
La flèche de la cathédrale de Beauvais : vos questions
On parle souvent de « flèche de la cathédrale de Beauvais », même si le terme le plus exact est « tour-lanterne ». Voici les réponses aux questions les plus fréquemment posées sur cet épisode de l’histoire du monument.
Pourquoi la flèche de la cathédrale de Beauvais s’est-elle effondrée ?
La flèche de la cathédrale de Beauvais — en réalité une tour-lanterne surmontée d’une flèche de charpente — s’est effondrée parce que la croisée du transept qui la portait n’était pas correctement contrebutée du côté occidental. Le chœur et les deux bras du transept soutenaient bien l’édifice à l’est, au nord et au sud, mais la grande nef prévue à l’ouest n’avait jamais été construite.
Privés de cet appui, les deux piliers occidentaux de la croisée ont progressivement cédé sous le poids de la tour et l’action du vent sur sa flèche. Ce n’est donc pas un défaut de conception de la flèche elle-même qui est en cause, mais l’absence du contrebutement que seule la nef pouvait fournir.
Quand la flèche de la cathédrale de Beauvais s’est-elle effondrée ?
L’effondrement a eu lieu le 30 avril 1573, jour de la fête de l’Ascension, quelques minutes seulement après que le clergé et la foule eurent quitté l’église à l’issue de la procession. La flèche n’avait été achevée que quatre ans plus tôt, en 1569.
Y a-t-il eu des morts lors de l’effondrement de la flèche ?
Non, l’effondrement de la tour-lanterne et de sa flèche n’a fait aucun mort. Trois personnes se trouvaient encore dans la cathédrale au moment de la chute : elles ont survécu, deux d’entre elles ayant toutefois été blessées. Le timing de la catastrophe, juste après la sortie de la procession, a évité un drame beaucoup plus grave.
Quelle est la différence entre une flèche et une tour-lanterne ?
Une flèche est un élément de couverture élancé, le plus souvent une charpente pyramidale en bois habillée de plomb ou d’ardoise, qui coiffe une tour, un clocher ou une façade. C’est avant tout un couronnement extérieur, pensé pour la silhouette du monument.
Une tour-lanterne est une tour ajourée construite au-dessus de la croisée du transept, percée de baies et de verrières qui laissent passer la lumière jusqu’à l’intérieur de l’édifice. Elle joue donc aussi un rôle intérieur, comme un puits de lumière.
À Beauvais, l’ensemble comprenait les deux : une tour-lanterne de pierre, à trois niveaux ajourés, elle-même surmontée d’une flèche de charpente en bois et plomb. Dans le langage courant, l’expression « la flèche de la cathédrale de Beauvais » désigne donc en réalité l’ensemble de cette tour-lanterne et de sa flèche sommitale.
Pourquoi la cathédrale de Beauvais n’est-elle toujours pas terminée ?
L’absence de nef s’explique par la combinaison de trois facteurs, et non par une seule cause.
L’effondrement de 1573 a vidé les caisses du chapitre. Les travaux de reconstruction des piliers et des voûtes de la croisée ont mobilisé des sommes considérables, laissant peu de moyens pour reprendre le chantier de la nef.
Le contexte artistique avait changé. On entre alors dans la Renaissance : le style gothique, qui avait porté l’ambition de la tour-lanterne, passe progressivement de mode au profit des formes classiques inspirées de l’Antiquité.
Le rôle de l’Église dans la société n’était plus le même. Le temps des grandes cathédrales, portées par une mobilisation collective sur plusieurs générations, était révolu : l’Église ne disposait plus du même poids ni des mêmes leviers pour soutenir un chantier de cette ampleur. La combinaison de ces trois éléments — financier, esthétique et social — explique pourquoi la nef ne fut jamais construite et pourquoi la cathédrale de Beauvais reste, aujourd’hui encore, inachevée.