Étienne Musique
Chanoine de Beauvais au tournant des XIIIe et XIVe siècles, Étienne Musique a laissé son nom à l’une des plus anciennes horloges monumentales conservées en France. Plus de sept siècles après sa mort, une cloche porte encore la trace matérielle de son intervention.
Son nom semble presque trop bien choisi pour être vrai : Étienne Musique est pourtant bien un personnage historique. Chanoine de la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais au début du XIVe siècle, il est associé à l’exceptionnelle horloge à carillon médiévale toujours conservée dans le déambulatoire. Si sa biographie demeure fragmentaire, les archives et surtout une inscription portée par la cloche permettent encore aujourd’hui de faire apparaître cet homme derrière la machine.
Qui était Étienne Musique ?
Les documents conservés ne permettent pas d’écrire une biographie continue d’Étienne Musique. Quelques éléments solides émergent cependant des recherches menées sur la cathédrale et son mobilier.
Il était chanoine du chapitre de la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais. Les notices de l’Inventaire général du patrimoine culturel indiquent qu’il était originaire d’Anagni, ville du Latium située au sud-est de Rome. Son nom apparaît dans les documents beauvaisiens entre 1299 et 1304.
Les recherches historiques anciennes reprises dans le dossier pédagogique consacré à la cathédrale précisent qu’il serait venu d’Italie avec son frère Nicolas et qu’il aurait également exercé la fonction de bailli du chapitre cathédral.
Un dossier d’exécution testamentaire daté de 1324 conduit les historiens à placer sa mort vers 1323.
Un chanoine au cœur de la cathédrale médiévale
Être chanoine de Beauvais ne signifiait pas simplement appartenir au clergé de la ville. Les chanoines formaient le chapitre cathédral, communauté chargée du service religieux de la cathédrale mais aussi de nombreuses responsabilités liées à son administration.
Leur journée était organisée autour des offices et des heures de prière. Dans une société où les instruments individuels de mesure du temps n’existaient pas encore, la sonnerie des cloches jouait donc un rôle essentiel.
Mesurer le temps pour organiser la vie du chapitre
Au tournant du XIVe siècle apparaissent en Europe les premières grandes horloges mécaniques. Elles permettent progressivement de substituer à la seule observation du soleil ou à des systèmes hydrauliques une mesure mécanique régulière du temps.
Pour un chapitre cathédral, un tel mécanisme avait une utilité immédiate : signaler les moments de la journée et rythmer collectivement les activités et les offices.
L’homme derrière l’horloge médiévale
Étienne Musique est aujourd’hui surtout connu en raison de l’horloge médiévale conservée dans la chapelle Sainte-Thérèse, dans la partie nord du déambulatoire de la cathédrale.
Le fût de pierre et une grande partie du mécanisme sont datés du XIVe siècle. L’ensemble visible aujourd’hui est cependant le résultat de plusieurs siècles de transformations : la cage de bois est probablement du XVe siècle et le cadran indiquant notamment les phases de la Lune date du XVIIIe siècle.
Une tradition historique, notamment reprise dans le dossier pédagogique consacré à la cathédrale, situe la commande de l’horloge vers 1302 et sa mise en place vers 1305. Cette chronologie ne doit toutefois pas masquer les incertitudes qui subsistent sur l’état initial de la machine et sur son premier emplacement.
L’Inventaire général adopte donc une formulation plus prudente : l’horloge aurait été offerte par Étienne Musique et le fût, ainsi qu’une grande partie du mécanisme, peuvent être datés du XIVe siècle.
Son nom inscrit dans le bronze
La preuve la plus émouvante du lien entre Étienne Musique et l’horloge se trouve au-dessus du mécanisme. Dans le petit campanile de bois est conservée la cloche des heures, fondue au premier quart du XIVe siècle.
Sur sa circonférence apparaît une inscription en lettres du XIVe siècle :
Développée en latin : Stephanus Musicus canonicus Belvacensis me fecit fieri.
Soit, en français : « Étienne Musique, chanoine de Beauvais, m’a fait faire. »
Cette inscription est particulièrement précieuse. Elle ne repose ni sur une tradition tardive ni sur une attribution moderne : l’objet lui-même conserve le nom de son commanditaire.
La cloche, haute d’environ 46 cm pour 35 cm de diamètre, est considérée par l’Inventaire du patrimoine comme la plus ancienne cloche d’horloge connue en France. Elle est classée au titre des monuments historiques depuis 1925.
Un héritage vieux de plus de sept siècles
Que reste-t-il de l’horloge d’Étienne Musique ?
L’horloge que nous observons aujourd’hui n’est pas restée figée depuis le XIVe siècle. Comme beaucoup d’objets techniques anciens, elle a été entretenue, transformée, restaurée et adaptée.
L’Inventaire général date du XIVe siècle le fût de pierre et une grande partie du mécanisme. La cage en bois ornée d’anges serait probablement du XVe siècle, tandis que le cadran avec les phases de la Lune est du XVIIIe siècle.
Une machine vivante
Son mécanisme comporte trois ensembles principaux : le mouvement horaire, le mouvement du carillon et celui de la sonnerie des heures sur la grosse cloche du campanile.
Le carillon est associé à un clavier de douze touches. Les transformations successives ne diminuent pas son intérêt : elles racontent au contraire plus de sept siècles d’histoire de l’horlogerie.
Ce que nous ne savons pas encore
Plusieurs questions demeurent ouvertes et sont importantes pour comprendre correctement l’histoire de l’objet.
Étienne Musique a-t-il construit l’horloge ?
Rien ne permet de l’affirmer. La cloche prouve qu’il en fut le commanditaire, mais aucun document actuellement connu ne fait de lui un horloger ou un mécanicien. Il est donc préférable de parler de l’horloge d’Étienne Musique plutôt que d’une horloge « construite par Étienne Musique ».
L’horloge actuelle est-elle celle de 1305 ?
Seulement en partie. Le monument est composite et certaines pièces ont été remplacées ou modifiées. Les recherches patrimoniales attribuent néanmoins au XIVe siècle le support et une partie importante des éléments mécaniques.
Était-elle dès l’origine à son emplacement actuel ?
La question reste discutée. Les documents signalent des réparations en 1387, réalisées par Pierre de Saint-Omer. Il est possible que le mécanisme ait été installé ou réinstallé sur son support actuel à cette occasion, mais cette hypothèse n’est pas définitivement démontrée.
Quelques repères chronologiques
Son nom apparaît parmi les membres du chapitre de la cathédrale.
Les travaux historiques repris par la documentation beauvaisienne placent vers cette date la commande de l’horloge. Cette datation doit être considérée comme une reconstruction historique et non comme une certitude absolue.
Son nom est encore attesté dans les documents relatifs au chapitre cathédral.
Un dossier d’exécution testamentaire daté de 1324 permet de situer son décès aux environs de 1323.
Des comptes mentionnent des travaux effectués par Pierre de Saint-Omer. Il s’agit de l’une des premières mentions documentaires certaines de l’horloge.
L’horloger et chercheur beauvaisien remet la machine en état et publie ses recherches sur Étienne Musique et l’histoire du mécanisme.
La cloche d’Étienne Musique est classée au titre des monuments historiques.
Jules Dubois entreprend la restauration de l’horloge, arrêtée depuis les bombardements de 1940.
Une nouvelle intervention est réalisée par Dominique Charlet.
Un homme presque oublié, un nom toujours entendu
Nous ignorons presque tout du caractère, de la formation ou de la vie quotidienne d’Étienne Musique. Pourtant, peu de chanoines du Moyen Âge ont laissé dans la cathédrale une trace aussi tangible.
Plus de sept cents ans après sa mort, le mécanisme auquel son nom est attaché continue d’occuper sa place dans Saint-Pierre de Beauvais. Et surtout, la cloche qu’il fit réaliser porte toujours son nom dans le bronze.
Son histoire témoigne également d’une époque décisive dans l’histoire européenne : celle où la mesure mécanique du temps commence progressivement à entrer dans les cathédrales et dans la vie des villes.
Sources et bibliographie
Cette notice privilégie les données issues de l’Inventaire général du patrimoine culturel et des études consacrées directement à l’horloge. Les éléments dont l’interprétation demeure discutée sont signalés comme tels dans le texte.
- Inventaire général du patrimoine culturel, Région Hauts-de-France, « Horloge à carillon d’Étienne Musique », dossier IM60000722, enquête de 1996, rédactions et mises à jour par Judith Förstel, Aline Magnien et Léa Vernier. Consulter la notice .
- Inventaire général du patrimoine culturel, Région Hauts-de-France, « Cloche d’Étienne Musique », dossier IM60000723. La notice attribue directement la cloche au chanoine et la considère comme la plus ancienne cloche d’horloge connue en France. Consulter la notice .
- Ministère de la Culture – POP, base Palissy, « Horloge à carillon d’Étienne Musique », notice IM60000722. Consulter la notice .
- Paul Miclet, « L’Horloge de la cathédrale de Beauvais ; son auteur, le chanoine Étienne Musique », Mémoires de la Société académique d’archéologie, sciences et arts du département de l’Oise, tome XXII, p. 237-256. Étude fondamentale à l’origine d’une partie importante des recherches modernes sur le personnage et l’horloge.
- Paul Miclet, « L’Horloge de la cathédrale de Beauvais, son inscription du XIVe siècle », Compte-rendu des séances de la Société académique d’archéologie, sciences et arts du département de l’Oise, 1912, p. 69-71.
- Philippe Bonnet-Laborderie, La Cathédrale de Beauvais possède-t-elle la plus ancienne horloge à carillon du monde ? L’horloge du XIVe siècle de la cathédrale de Beauvais, Beauvais, GEMOB, 1989.
- Ianick Goux et Catherine Martin, L’Horloge astronomique de la cathédrale de Beauvais, Paris, Goélette, 2004, notamment p. 32.
- Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, La cathédrale Saint-Pierre de Beauvais : architecture, mobilier et trésor, Images du Patrimoine n°194, Amiens, AGIR-Pic, 2000, notamment p. 128.
- Association Beauvais Cathédrale / Direction des services départementaux de l’Éducation nationale de l’Oise, Dossier pédagogique – Cathédrale de Beauvais, 2019, p. 37-38. Ce dossier synthétise notamment les recherches anciennes de Paul Miclet et Victor Leblond sur Étienne Musique. Consulter le dossier .